Le dormeur du val

Publié le par aema


C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.


Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.


Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.


Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.


                                             
                                                              Arthur RIMBAUD   (1854-1891)



Petit commentaire :

On retiendra surtout de ce sonnet l’extraordinaire dispositif d’écriture mis en place par Rimbaud pour amener le lecteur à méditer sur les atrocités de la guerre. L’harmonie du paysage fortement décrite en début de poème et progressivement par la suite, se voit mis à mal à la fin du deuxième tercet par la révélation de la mort du jeune soldat (que l’on pensait jusque-là « dormir tranquillement », bien que des indices progressifs attiraient nos soupçons) victime d’une guerre dont il n’est certainement même pas responsable. Le premier quatrain est absolument éblouissant et le lecteur reprocherait presque à Rimbaud d’avoir démonté toute cette rêverie dans laquelle il nous plongeait. Mais la poésie est d’autant plus belle lorsqu’elle est utile, amenant une prise de conscience et permettant de se pencher sur les incohérences dont l’être humain est capable.

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